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Espace pédagogique d'établissement

"Des lieux d'Histoire et de Mémoire de la Résistance et de la Shoah de l'Anjou à Cracovie "( 2014)

Témoigner.

Publié le mercredi 16 avril 2014 08:56 - Mis à jour le mardi 20 mai 2014 17:45

LES TEMOINS

 

«Ceux qui ne connaissent pas leur histoire s'exposent à ce qu'elle recommence»

Elie Wiesel

 

Si aujourd'hui le fait de témoigner est possible c'est parce que des gens ont survécu à la déportation malgré l'horreur qu'ils subissaient. Ils peuvent donc raconter leur histoire afin que tout le monde sache, que tout le monde comprenne, et que tout le monde se souvienne pour ne pas reproduire les même erreurs. Mais témoigner n'est pas forcément simple, et cela soulève plusieurs questions.

 

    Elie Wiesel, déporté en 1944 (source : Echofondation).

 

Témoigner ? Se taire ?

A la suite de la guerre, un choix pour les déportés survivants se pose : témoigner ou se taire ? Certains voudront tout dire, tout de suite. Ils voudront que tout le monde sache, que tout le monde comprenne l'horreur qu'ils avaient vécue. Certains encore attendront, préféreront se remettre de leur calvaire et témoigneront plus tard, pour avoir un point de vue plus objectif ou simplement par nécessité de ne plus penser à cette période. D'autres enfin ne témoigneront jamais. Témoigner ou pas, les raisons sont multiples et propres à chacun. Pour ceux qui racontent, les témoignages peuvent les aider à vivre avec, à défaut d'oublier. Mettre des mots sur leur histoire peut les soulager d'une part, car ainsi leur vécu restera dans les esprits. En effet ces témoins veulent qu'on se souvienne pour éviter que l'humanité ne réitère les mêmes erreurs ou simplement pour rappeler celles qu'elle a déjà commises. Ils veulent dénoncer. C'est pour cette raison que certains témoignent, année après année, comme par exemple Henri Borlant, et racontent leur histoire. Mais chaque personne est différente et parfois, pour certains, témoigner est impensable cela leur rappellerait trop de souvenirs douloureux. Ils veulent simplement oublier, commencer une nouvelle vie, et faire «table-rase» du passé. Mais certains ne témoignent pas également par peur d'être incompris, parce qu'ils sentent que les gens n'ont pas envie de les écouter, ou par peur que l'horreur qu'ils ont vécue ne soit minimisée.

Il y a donc différentes façons de se libérer de la guerre et de la déportation, mais même dans le cas où les témoins racontent, on peut se demander si témoigner suffit.

A côté des témoins que tout le monde connaît de par leurs engagements politiques ou littéraires, comme Elie Wiesel, toujours vivant, Primo Levi, Robert Antelme... il existe aussi des témoins plus «anonymes», dont on parle beaucoup moins et qui ont eux aussi vécu l'horreur, comme M. et Mme Bergoffen (voir interview en fin d'exposé).

 

Témoigner suffit-il ?

Il y a ainsi une catégorie précise de personnes, celles qui témoignent mais pour qui cela ne suffit pas. En effet, ils restent premièrement marqués psychologiquement. Ils ont effectivement connu une violence morale : l'humiliation, les menaces, les insultes... Ils ont aussi côtoyé la mort, le manque d'hygiène, de nourriture, de sommeil... Ils étaient tous choqués, ils ne comprenaient pas comment un être humain pouvait faire ça à un autre être humain. Peut-on encore parler d'humanité ? Aucun d'entre eux ne pourra donc oublier, mais pour certains, ce poids est trop lourd à supporter. Certains ne dorment plus la nuit, d'autres ne supportent plus certains bruits, comme par exemple Clément Quentin qui ne supporte plus la plupart des sonneries (celles-ci lui rappelant les alarmes du camp). Et ces personnes reviennent aussi marquées physiquement : malades, à cause du manque d'hygiène, de l'affaiblissement extrême de leur corps. Même manger est parfois impossible pour eux à leur retour. Par exemple Robert Antelme a mis des mois à pouvoir se nourrir normalement, et témoigner à ce moment-là n'aurait donc rien changé à son état. De plus, ils sont marqués sur leur corps avec leur tatouage, qui leur rappelle tous les jours l'horreur qu'ils ont vécue et à quel point ils étaient considérés comme des bêtes, de simples matricules. Difficile donc d'oublier, même après avoir raconté leur histoire. Ils sont marqués dans leur corps et dans leur cœur, et même si témoigner peut soulager, dans certains cas cela ne suffit pas, comme par exemple, Primo Levi qui n'a pas pu reprendre une vie normale, même après son témoignage écrit Si c'est un homme (publié en 1947). Sa souffrance morale était trop importante et il a choisi de mettre fin à ses jours, le 11 avril 1987. Même si le cas de Primo Levi est le plus connu, nombreux ont réagi ainsi. D'une certaine façon, leur vie s'est sont donc arrêtée lors de leur déportation. On peut donc se demander si le témoignage suffit, mais on ne peut répondre à cette question, car faire une généralité est impossible. Chacun suivant son histoire et son parcours, sera capable ou non de supporter le poids de sa souffrance, en témoignant, ou pas.

 

Primo Levi, déporté à Auschwitz du 22 février 1944 au 27 janvier 1945.

Robert Antelme, déporté à Buchenwald puis Dachau, du 1er juin 1944 à avril 1945

Source : Wikipédia Source : Babelio

 

Quelle valeur accorder aux témoignages ?

Aujourd'hui on témoigne donc encore 70 après, pour raconter, expliquer et informer sur les horreurs de la guerre et sur ce qu'ont vécu les déportés et leur famille. On s'inspire de leurs témoignages pour étudier la vie dans les camps, les arrestations, les déportations... Pourtant ces témoins ne sont pas des historiens, leur mémoire n'est pas forcément non plus infaillible, on peut donc se poser la question de la valeur historique qu'ont ces témoignages. En effet, les déportés ont pu oublier, peuvent se tromper sur certains faits, et peuvent également souhaiter oublier certaines choses, consciemment ou pas, car certains n'arrivent pas à avancer en se rappelant, ressasser les souvenirs les consument intérieurement. Cela rend donc leurs témoignages, historiquement parlant, moins fiables. On peut donc se demander si on peut baser toutes nos connaissances actuelles seulement sur ces témoignages. Effectivement, les témoins ayant vécu l'horreur ne sont pas forcément objectifs et racontent leur histoire selon leur vision des choses, sans prendre de recul et sans avoir une vision globale de cette guerre. Cependant on ne peut pas nier que leurs récits et leurs précisions enrichissent notre savoir et nous éclairent sur certains points.

« Lorsque nous intervenons dans les écoles, nous n'apportons pas un témoignage historique, n'étant pas historiens et n'ayant qu'une approche partielle de l'histoire, mais nous apportons une image vivante de ce que nous avons connu, nous témoignons pour le futur, nous témoignons pour le respect et la dignité de tous les hommes quelles que soient leur origine, leur culture et leur croyance religieuse. La mémoire n'est pas le passé comme il s'inscrit dans les pierres ou s'écrit dans les livres, cela c'est le souvenir, il est mort, figé dans le passé comme sont les tombes ou les monuments aux morts. La mémoire, c'est autre chose, elle est vivante, elle est l'avenir en marche, elle est le devenir. Si le passé appartient à ceux qui l'ont vécu, la mémoire ne peut être confisquée par tel ou tel groupe humain, aussi légitime que cela puisse paraître, car elle est universelle et appartient à tous les hommes »

Témoignage de Sam BRAUN, président du cercle mémoire et vigilance

 

Une répétition ?

On peut également se demander si ces témoignages ont tous la même pertinence. En effet, même si les personnes diffèrent, les histoires sont relativement similaires et il y a une répétition des faits et de certaines informations que l'on nous donne. Pourtant chaque personne est différente, chaque témoin a sa vision des choses, son propre vécu. Malgré leur nombre incalculable, les témoignages oraux et écrits sont tous différents. Ils peuvent être pessimistes, garder une certaine touche d'espoir... Tous ces témoignages racontent donc la même Histoire, mais divergent par leurs histoires.

 

Les autres sont-ils prêts à écouter les témoins ?

Certains déportés qui ont survécu veulent raconter l'horreur qu'ils ont vécue juste après la fin de la guerre, afin que tout le monde comprenne et se rende compte. Simplement nombreux sont ceux qui soit refusent d'admettre, soit ne pensent pas qu'un tel calvaire soit possible. Pour le premier cas, parfois c'est par honte. En effet, non seulement ils n'ont rien fait, mais en plus ils ont fermé les yeux. Tout le monde savait ce qu'étaient des camps de concentration et d'extermination, et ce qui s'y passait, mais tout le monde prétendait le contraire. Aussi quand les déportés racontent, ils refusent de les croire car ils refusent d'admettre qu'ils ont laissé cela se produire. Dans le second cas, ils pensent que les déportés exagèrent. En effet il est difficile d'imaginer ce que quelqu'un a vécu si on ne l'a pas vécu soi-même. Ils pensent que ceux qui ont survécu exagèrent et que d'une certaine façon ils «se plaignent» rendant plus horrible leur situation qu'elle ne l'est. Il peut effectivement être difficile de se dire qu'une telle inhumanité s'est produite sous leurs yeux. Peut-on, en effet, imaginer l'inimaginable ? C'est pour cela que les autres ne sont pas forcément prêts à écouter les témoins. De plus, le gouvernement lui-même ne voulait pas entendre les déportés, ni admettre ce qui c'était passé. Dans une France à reconstruire, notamment politiquement, on préfère mettre l'accent sur l'action de la résistance et on ne souhaite pas revenir sur ce qui s'était passé pendant la guerre (ce qui permet d'éluder les responsabilités de l'État français durant cette période). Il faudra attendre 1996 pour que le président Jacques Chirac admette le rôle de l'État français dans la déportation des Juifs.

On peut néanmoins dire que les générations actuelles sont, elles, plus aptes à écouter les témoins. Elles sont même parfois dans la demande du témoignage. Ceci est peut être dû au fait que nous sommes des générations qui n'ont pas connu cette période atroce et donc peut-être avons nous moins de culpabilité. N'étant pas présents lors de cette guerre il aurait été impossible pour nous de faire quoi que ce soit pour l'empêcher. Aujourd'hui, nous ne faisons qu'apprendre, à travers nos cours d'Histoire, des livres ou encore des films et les témoignages d'anciens déportés qui ont survécu apportent une autre vision de cette partie de l'Histoire, un côté plus réaliste.

Actuellement, au vu du grand nombre de témoins qui ont publié des livres, donné des conférences, et qui participent activement pour continuer à raconter, on peut en conclure que maintenant, les autres sont prêts à écouter.

 

Pourquoi continuer à témoigner 70 ans après ?

On peut se poser la question, pourquoi les témoins racontent-ils encore et encore leur histoire ? La raconter une fois suffirait-il ? En la racontant la première fois, on peut penser que certains faisaient cela pour se soulager. Aujourd'hui, nous dirions plus qu'ils font cela pour transmettre. Transmettre l'horreur dont l'humanité a été capable, et dont elle pourrait être capable à nouveau. En somme, ils veulent éviter que cela ne se reproduise, et la seule manière d'empêcher cela est de continuer à raconter. Au plus de personnes possible, pour que tout le monde sache, et pour que tout le monde fasse en sorte que cela n'arrive plus. Évidemment, on pourrait croire que pour cela il y a les livres, les films, Internet... Cependant cela n'a pas la même signification lorsque quelqu'un vous dit de vive voix ce qu'on lui a fait subir. Personne ne peut rester indifférent à cela, et vous êtes obligés, dans cette situation, de vous en rendre compte. De plus, nous arrivons à un moment où il y a de moins en moins de témoins et où il devient difficile pour ces témoins de se souvenir de tout sans confusion ou trou de mémoire. Les témoins vieillissent, alors il est important qu'ils témoignent tant qu'ils le peuvent encore. Continuer de témoigner 70 ans après, est une manière d'assurer un monde de paix, le plus possible.

« Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c'est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui ou pour un non.
Considérez si c'est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu'à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.
N'oubliez pas que cela fut,
Non, ne l'oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur,
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants,
Ou que votre maison s'écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous. »

-Primo Levi

 

Quand il n'y aura plus de témoins ?

Le problème est que nous arrivons à une période où les témoins sont de plus en plus âgés. Bientôt il n'y en aura plus. C'est pour cela qu'il est important qu'ils continuent de témoigner, tant qu'ils le peuvent encore, afin qu'ils transmettent des informations sur ce qui leur est arrivé, que les générations actuelles pourront retransmettre à leur tour. Cela n'aura pas la même ampleur, bien sûr, et nous ne pourrons pas non plus raconter leur histoire dans les moindres détails, mais cela permettra tout de même que les gens n'oublient pas. Qu'on se souvienne, année après année, de ce qui s'est passé. C'est aussi à ce moment-là que les écrits interviennent: «verba volant, scripta manent» disait Horace, «Les paroles s'envolent, mais les écrits restent». Ils seront la certitude que personne n'oubliera.

 

Interview d'Henri Borlant, déporté à Auschwitz, en 1942, à l'âge de 16 ans :

Henri Borlant et des élèves de 1ère ESa et ESL au Mémorial de la Shoah le 07 janvier 2014

(photographie L. Cochennec)

 

 

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Vidéo d'Henri Borlant au Mémorial de la Shoah à Paris devant 71 élèves du lycée le 07 janvier 2014

Source : Babelio

 

- Pourquoi est il nécessaire de témoigner ?

« Il faut faire savoir que ce qui a eu lieu peut se reproduire, que la Shoah n'a pas vacciné le monde et que depuis la fin de la guerre il y a eu d'autres génocides, d'autres crimes de masse, au Cambodge, au Rwanda etc. Les nazis et leurs alliés, les collabos, ont tout fait pour effacer les traces de leurs crimes. Ils ont transformé des millions d'innocents en fumée et en cendre. Ils ont plaidé non coupables au procès de Nuremberg. Dans un pays de droit, les citoyens qui ont assisté à un crime ont le devoir d'en témoigner. »

 

- Pourquoi continuer 70 ans après ?

Parce que le travail de mémoire n'a pas été fait dès la fin de la guerre, ni pendant les décennies qui ont suivi. Il a fallu attendre le mois de juillet 1996 pour que le président Jacques Chirac reconnaisse la responsabilité de l'état français dans le génocide des juifs de France. Il faut se rappeler que la première étude sur la collaboration de la France avec l'Allemagne nazie date de 1978. C'est l’œuvre d'un historien américain nommé Robert Paxton.

- Témoigner vous a -t-il soulagé ?

Je ne témoigne pas pour me soulager. Je témoigne par devoir, parce que je ne me reconnais pas le droit de me taire. C'est un devoir citoyen de dénoncer les crimes dont nous avons été les témoins. Le soulagement cela a été de retrouver la liberté, la fin de l'esclavage, le fait d'avoir survécu. Le témoignage c'est un effort, un travail, une activité qui demande du temps de la concentration, qui use, qui fatigue.

Lien vers le panneau biographique sur Henri Borlant réalisé en 2011 par des élèves du lycée Bergson

Rencontre avec Léo Bergoffen, ancien déporté et sa femme Odette Bergoffen, ancienne résistante :

Odette et Léo Bergoffen,1946 (source photo : Arch. fam.)

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«Nous avons mis longtemps avant de témoigner. Peut-être 20 ou 30 ans. Avant cela, nous tenions un commerce et personne n'a jamais su ce qui était arrivé à Léo, nous a dit Odette Bergoffen. En 1992, un ancien déporté est venu nous rendre visite, le docteur Hafner, et nous a dit qu'il allait témoigner au grand séminaire d'Angers, rue Barra. C'est à partir de ce moment là, grâce au docteur Hafner, que nous avons commencé à raconter. Avant, juste après la guerre, nous pensions que les gens ne voudraient pas y croire, c'était tellement impensable..

Lien vers le panneau biographique sur Léo Bergoffen réalisé en 2011 par des élèves du lycée Henri Bergson

Lien vers le panneau biographique sur Odette Blanchet-Bergoffen réalisé en 2011 par des élèves du lycée Henri Bergson

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Lien vers le panneau biographique sur la famille Moscovici réalisé en 2011 par des élèves du lycée Henri Bergson

Lien vers le panneau biographique sur Etienne Poitevin réalisé en 2011 par des élèves du lycée Henri Bergson.

Lien vers le panneau biographique sur Clément Quentin réalisé en 2011 par des élèves du lycée Henri Bergson

Lien vers le panneau biographique sur Jacques Chupin réalisé en 2011 par des élèves du lycée Henri Bergson

Travail réalisé par HUGON Lorana, AUGEREAU Sarah, BALOSETTI David, élèves de 1ère ESL

 

Bibliographie :

- Si c'est un homme de Primo Levi

- L'espèce humaine de Robert Antelme

- Wikipédia

SOMMAIRE

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