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" La négation de l’Homme dans l’univers concentrationnaire nazi"(2017)

Charlotte Delbo, une écrivaine déportée

Par LOIC COCHENNEC, publié le mercredi 1 février 2017 13:12 - Mis à jour le vendredi 31 mars 2017 09:34

 

Lors de la seconde guerre mondiale, de nombreux hommes et de femmes sont enfermés dans les camps, les plus fragiles ainsi que les enfants sont exécutés à leur arrivée, c'est là que commence l'effroyable génocide juif. Dans ces camps, les hommes et les femmes ne seront même pas traités comme des animaux, ils seront humiliés et vivront dans des conditions horribles.

 

Charlotte Delbo à Auschwitz. Source : Photo collection privée

Nous traiterons ce sujet à travers les écrits d'une femme de lettres, communiste, résistante, déportée, Charlotte Delbo. Notamment à travers ses poèmes. Elle a été déportée dans « le convoi du 24 janvier » en 1943, au camp d'Auschwitz, un camp de concentration pour les résistants et un centre de mise à mort pour les tsiganes et les juifs.

Il s'agit du seul convoi de déportées politiques françaises envoyé à Auschwitz. Sur les 230 femmes de son convoi, 85% d'entre elles étaient des résistantes engagées dans des mouvements ou réseaux de résistance, les autres étaient communistes ou appartenaient au Front National pour la liberté et l'indépendance de la France.

 

Nous nous demanderons donc en quoi les écrits d'une déportée intellectuelle, écrivaine et femmes de lettres traduisent-ils la négation de l'homme dans les camps nazis ?

 

 

I) « Le convoi du 24 janvier » : Les mauvaises conditions de vie à l'intérieur du camp

Avec son mari, Georges Dudach,  Charlotte Delbo faisait partie de la résistance communiste.

Le 2 mars 1942, cinq policiers français des Brigades spéciales arrêtent Charlotte et son mari. Elle est internée à la prison de la Santé, où elle apprend, le 23 mai, l'exécution de Georges au Mont Valérien. Le 17 août, elle est transférée au Fort de Romainville, où elle retrouve de nombreuses femmes, souvent communistes, puis à Fresnes une semaine plus tard.


Elle est une des 230 femmes, qui quittent Compiègne pour Auschwitz le 24 janvier 1943.

 

 

Après 2 longs jours de voyage dans des conditions déplorables, elles arrivent à Birkenau, le 27 janvier, en chantant la Marseillaise pour garder l'honneur de la France.

 

 

 

A- L'arrivée au camp

Charlotte Delbo à Auschwitz. Source : Photo collection privée

• « il y a une petite fille qui tient sa poupée sur son coeur, on asphyxie aussi les poupées » Aucun être n'est épargné.

 

•Dans son livre "Le convoi du 24 janvier" aussi appelé "Le convoi des 31 000" en référence à leur "immatriculation" tatouée sur les bras des femmes de ce convoi.

 

•Charlotte Delbo y décrit les différentes étapes vers Auschwitz-Birkenau pour les femmes de la résistance car les autres femmes étaient conduites à Ravensbrück.

 

•L'appel : Les femmes restent de longs moments dans le froid, dans la neige, immobiles, collées les unes contre les autres. Elles ne savent pas pourquoi non plus. « Il faudra rester des heures immobiles dans le froid et dans le vent.[...] Nous restons debout immobiles et l'admirable est que nous restions debout. Pourquoi ? Personne ne pense « à quoi bon » ou bien ne le dit pas. »

 

Les premiers mois sont difficiles, en plus du froid, du manque de nourriture et du travail forcé, les déportées sont touchées par le typhus qui conduit les plus faibles dans les chambres à gaz. L'écrivaine décrit qu'elles n'étaient plus que 70, le 10 avril 1943, peu à peu le camp se vide.

 

 

B- L'absence totale d'hygiène

 

•Dans les camps, ils ne se lavaient jamais. « Nous ne sommes pas lavées depuis notre arrivée, pas même les mains à l'eau froide. »

 

•Le traitement des femmes qui deviennent faibles mentalement et physiquement est abominable.

« Celles qui sont couchées là dans la neige, ce sont nos camarades d'hier.[...] Hier elles avaient faim. Elles avaient des poux, elles se grattaient. Hier elles avalaient la soupe sale. Elles avaient la diarrhée et on les battait. Hier elles souffraient. Hier elles souhaitaient mourir.

Maintenant elles sont là, cadavres nus dans la neige. »

« Elles avaient eu froid, couchées presque sans vêtements sur des planches, sans paillasse et sans couverture. Enfermées avec des agonisantes et des folles. »

 

•Les hommes sont maltraités aussi, ils ont moins de nourriture et ont presque pas de chaussures. « Ils étaient chaussés de socques de toile à semelles de bois qui ne tenaient pas aux pieds. »

 

C- Des bâtiments dépourvus de confort

 

•La nuit, pour les femmes en tout cas, elles étaient enfermées dans des salles qui servaient de chambre, elles étaient compressées à l'intérieur.

« Nous étions accroupies dans notre soupente, sur les planches qui devaient nous servir de lit, de table, de plancher. Le toit était très bas. On n'y pouvait tenir qu'assis et la tête baissé. »

 

II)  Du déporté au SS : La déshumanisation

 

A- Une maltraitance systématique envers les déportés

 

•Les camps de concentration sont si atroces, que les femmes perdent la tête. Les SS sont sans pitié, aujourd'hui on ne peut qu'être choqué devant ces faits.

Une jeune femme fragile perdue mentalement et à moitié morte :

« Elle parvient à se mettre debout. Elle titube, cherche où se retenir. » Cette femme dit :  « Pourquoi vous étonnez-vous que je marche ? N'avez-vous pas entendu qu'il m'a appelée, lui, le SS qui est devant la porte avec son chien ».

Le récit continue : « Face au SS, elle s'arrête.[...] Le chien bondit sur la femme, lui plante ses crocs dans la gorge. »

 

•Ils pratiquent beaucoup de marche, et les faibles qui n'en peuvent plus, ils les tuent. Souvent cette marche sert à accéder au lieu où ils vont « travailler ». Les femmes travaillent dans le marais, dans des conditions horribles, elles se font battre et les SS amènent leur chien dès qu'il y a trop de hurlement.

 

•Les juives sont traitées différemment, surtout au niveau des habits. « On leur a fait mettre leur manteau devant derrière, boutonné dans le dos pour qu'elles prennent la terre dans le bas du manteau qu'elles tiennent à l'ourlet. » Ici c'est une sorte de course, où l'on bat les femmes, et elles doivent travailler en courant sans se relâcher. On voit donc que les juives sont pénalisées.

 

B- La cruauté et la violence des SS

 

•« Le SS passait, il s'amusait à lancer son chien sur elles. On entendait dans tout le camp des hurlements. » Sans justification de « mauvaise conduite », ils faisaient preuve de violence gratuite envers les déportées.

 

•On teste les capacités des femmes en les faisant courir un moment, et en les battant. Seules celles qui résistent sont épargnées, les autres sont envoyées, dans ce cas, dans le block 25, et meurent, par de la torture, ou avec le temps et le froid. On en envoie certaines dans les chambres à gaz.

 

•Les hommes pouvaient se faire torturer de la façon suivante : 50 coups dans le dos, avec un bâton, et c'est l'homme lui-même qui doit compter, pas le Kapo ou le SS, et s'il arrête de compter, la torture recommence à 0.

 

C- La déshumanisation

 

•Un SS demande « Quelles sont les femmes de vingt à trente ans avec un enfant vivant ? » Il faut renouveler les cobayes du bloc d'expériences.

 

•La négation est si présente qu'elle réduit les hommes et les femmes à des objets, sans sentiments. « Je ne pensais rien. Je ne regardais rien. Je ne ressentais rien. J'étais un squelette de froid. »

 

•Les SS sont réellement sans pitié, on pourrait dire sans cœur. Une femme cherche seulement à laver sa gamelle et ne sait pas si elle a le droit ou pas. Le SS lui répond en allemand. Elle tente et se rapproche du ruisseau. « Weiter. Un coup de feu. La femme s'écroule. »

 

•Ces femmes ont faim, se sentent mal, n'ont presque plus de force, et elles ont soif. Il y a tout un petit chapitre sur la soif, une partie nous a interpellés : « je trouve dans son réduit la bassine de tisane savonneuse dans laquelle elle s'est lavée, mon premier mouvement est d'écarter la mousse sale, de m'agenouiller près de la bassine et d'y boire à la manière d'un chien qui lape d'une langue souple. » Sont-elles encore humaines ? La souffrance et le manque d'eau est tellement puissant, qu'elles en sont réduites à faire l'animal pour satisfaire leur soif ?

 

 

Un peu avant la libération du camp, les conditions de vie des déportés se sont légèrement améliorées, ils pouvaient échanger quelques lettres et colis avec leur famille.

 

III) L'après camp, un traumatisme marquant les victimes à vie :"Je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit".

 

A- La libération du camp : un retour chez soi possible

 

• En juillet, malgré un traitement inhumain, les "31 000" reçoivent le droit de correspondre avec leur famille et même de recevoir des colis. Puis, le 3 août, la plupart des 57 survivantes sont placées en quarantaine dans un maison installée à l'entrée du camp, ce bâtiment servait à "mettre à l'isolement, avant leur sortie, des Allemandes de droit commun qui avaient purgé leur peine".

Cependant, 17 autres des "31 000" travaillent dans un Kommando, un laboratoire situé dans un hameau de l'espace concentrationnaire, malgré cela, elles connaissent un régime plus clément.

En 1944, les survivantes sont transférées à Ravensbruck dans des transports différents, ainsi la majorité d'entre elles, arrivées dans ce camp le 4 août sont placées au block "Nacht und Nebel", ce qui signifie qu'elles ne doivent pas être transférées dans des kommandos de travail extérieurs.

 

•En mars 1945, elles sont évacuées vers d’autres camps et libérées en avril. Seules 49 d’entre elles ont survécu à leur déportation ce qui correspond à un taux de mortalité de 79%, un chiffre particulièrement élevé pour des déportées de répression où la moyenne est de plus de 40 %. Malgré leur liberté rendue, leur mémoire reste marquée à jamais "Refaire sa vie,quelle expression..., s'il y a bien une chose qu'on ne puisse faire, une chose qu'on ne puisse recommencer, c'est bien sa vie", "Je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit".

 

B- Analyse du poème  «O vous qui savez » (de Charlotte Delbo)

 

« Saviez-vous que la faim fait briller les yeux

que la soif les ternit »

C'est une façon plus poétique de dire que les déportés ont tellement faim qu'ils peuvent avoir des hallucinations où le peu de nourriture qu'ils voient, les nourrit d'espoir. Puis, comme ils n'ont pas, ou rarement, d'eau ils sont déshydratés, en plus de la souffrance qu'ils endurent chaque jour, leur visage devient inexpressif, d'une couleur grise.

 

« Saviez-vous qu’on peut voir sa mère morte

et rester sans larmes »

La mort est devenue si banale pour les déportés, que voir la mort d'un proche sous leurs yeux ne les choquent pas, même s'ils ressentent de la tristesse. Ils ne distinguent plus le réel de l'irréel, le monde dans lequel ils vivent ressemble plus à un cauchemar qu'une réalité.

 

« Saviez-vous que le matin on veut mourir

que le soir on a peur »

Dès le matin ils n'ont plus l'espoir de sortir de cet enfer, c'est pourquoi ils souhaitent en finir, pour ne pas revivre cela chaque jour. Le soir ils ont peur du lendemain, de la présence des nazis qui peuvent les emmener dans les chambres à gaz à tout moment.

 

« Saviez-vous qu’un jour est plus qu’une année

une minute plus qu’une vie »

Ils perdent la notion du temps, et l'horreur est si insupportable qu'une journée paraît une éternité.

 

« Saviez-vous que les jambes sont plus vulnérables que les yeux

les nerfs plus durs que les os

le cœur plus solide que l’acier »

L'importance des membres n'est plus la même qu'avant, ils devaient bien plus utiliser leurs jambes que leurs yeux, avec le travail forcé. Car s'ils ne peuvent plus se déplacer, c'est plus handicapant que s'ils ne peuvent plus voir. Car il faut pouvoir tenir mentalement.

De plus, leurs yeux ont vu tellement d'horreur qu'ils ne ressentent plus aucune douleur émotionnelle.

 

« Saviez-vous que les pierres du chemin ne pleurent pas

qu’il n’y a qu’un mot pour l’épouvante

qu’un mot pour l’angoisse »

Les humains deviennent comme les objets, ils ne ressentent plus rien.

En outre, ces « pierres » ont vu tant de corps, de morts, passer sur elles, qu'elles en deviennent neutres, passives.

 

« Saviez-vous que la souffrance n’a pas de limite

l’horreur pas de frontière »

Les SS sont tellement inhumains que leurs violences et leurs mauvais traitements sont démesurés.

Conclusion :

A travers les écrits de Charlotte Delbo, nous pouvons voir à quel point le traitement des hommes et des femmes était inhumain, par ses conditions de vie dans les camps mais aussi par toutes les maltraitances des SS et des Kapos envers les déportés. Ils sont réduit à des animaux et même pire que cela, car même les chiens sont mieux traités. Et en plus du travail forcé, les SS pratiquent des expériences sur les déportés en renouvelant les cobayes régulièrement, en testant aussi la capacité des femmes à courir un moment en les battant. Ainsi les déportés vivaient dans l'angoisse que cela ne se termine jamais, ils voyaient leur corps et ceux de leurs camarades mourir peu à peu, toujours confrontés aux violences des SS et de leurs chiens qui accéléraient le processus de déshumanisation que les victimes subissaient.

Aujourd'hui, nous avons un devoir de mémoire envers les Témoins de la guerre 39-45 afin de partager leur histoire, avec toutes les atrocités qu'ils ont vécu durant près de 6 ans et les séquelles qu'ils garderont à vie. Les précieux témoignages des derniers déportés résistants, tziganes ou encore juifs se doivent d'être mis en valeur, comme ici, avec les écrits de Charlotte Delbo, une femme de lettre qui a pu en quelque sorte se libérer en écrivant tout ce qu'elle a vécu. Ainsi nous avons le devoir de transmettre aux générations futures les récits des Témoins pour ne pas oublier ce qu'il s'est passé et surtout pour ne pas que cela se reproduise car c'est un véritable crime contre l'humanité.

 

BOISDRON Arthur

DOC Julie

GILLES Sophie

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Lien vers l'article sur Geneviève De Gaulle : de la solidarité dans les camps à ATD quart monde.

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