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"Résister par l 'art et la littérature" (2016)

"Le rapport de Brodeck", un roman et une BD pour l'histoire et la mémoire

Par Agathe PLANCHAIS, publié le vendredi 4 mars 2016 14:53 - Mis à jour le samedi 19 mars 2016 22:56

         Pour le thème "résister par l'art et la littérature" nous avons choisi d'étudier le roman Le Rapport de Brodeck, publié en 2007, écrit par Philippe Claudel, ainsi que son adaptation en bande dessinée publiée elle, en 2015 et réalisée par Manu Larcenet.
 Philippe Claudel est né le 2 février 1962 en Lorraine et est actuellement enseignant à l'université de Nancy. Ses principaux romans sont Les âmes grises publié en 2003, et La petite fille de Mr. Linh, publié en 2005. Le rapport de Brodeck a reçu le prix Goncourt des lycées en 2007. Il a aussi réalisé un film: Il y a longtemps que je t'aime, qui a obtenu le César du meilleur premier film.   

1/ La représentation des camps et la question de l'identité, de l'altérité et de la culpabilité.

a) à travers le roman de Claudel  

La date et le lieu restent imprécis et implicite. Cependant, nous pouvons deviner que l'histoire se déroule dans un petit village frontalier à l'Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale. Il y a un climat très rude, beaucoup de neige l'hiver et une forte chaleur l'été: il s'agit d'un climat continental. Le village est doublement emprisonné à cause des chaines de montagne et de la neige l'hiver. Dans cette histoire, Brodeck, le personnage principal est de retour à son village après sa déportation dans le camp d'Auschwitz Birkenau, en raison de son origine qui est étrangère à celle du village en question (celle-ci n'est jamais clairement évoqué). Il a ainsi subi l'horreur des camps: il a été rabaissé à jouer le rôle d'un chien, "J'étais Chien Brodeck" et était déshumanisé. Il était obligé de se comporter comme un animal et vivait une situation terrible et humiliante. Une fois de retour, et étant le seul à savoir écrire, il est chargé par les villageois d'écrire un rapport sur les évènements qui ont conduit au drame. En effet, les villageois ont assassiné l'Anderer (qui signifie l'étranger en allemand), c'était un homme très mystérieux venu s'installer au village quelques mois plus tôt. Le rapport sera contrôlé et les villageois n'ont qu'une seule condition: il faut qu'en le lisant les gens "comprennent et pardonnent". Brodeck doit en fait écrire au nom de la mémoire collective mais celle-ci semble trop honteuse et trop dure à porter pour être retranscrite à l'identique de ce qu'il s'est vraiment passé. Brodeck doit donc écrire non pas la vérité mais leur vérité. L'auteur Philippe Claudel s'est inspiré du recueil de nouvelles Le Rapport de Brodie de Jorge Luis Borges sorti en 1970, où figurent tout les moeurs d'un peuple. Brodeck nous offre des témoignages poignant sur son vécu: "On m'a emmené avec des milliers d'autres, parce que nous étions soudain devenus l'ennemi", raconte-t-il. L'auteur a voulu retracer les évènements passés pour rendre compte aux lecteurs à quel point l'Homme peut être humilié: "Les gardes s'amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse. Il fallait que je marche ainsi, il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur moi-même, que j'aboie, que je tire la langue, que je lèche leurs bottes. Les gardes ne m'appelaient plus Brodeck mais Chien Brodeck".                        

b) et à travers la bande dessinée de Manu Larcenet

En adaptant Le Rapport de Brodeck, le roman de Philippe Claudel, Manu Larcenet signe une BD exceptionnelle, traçant un portrait glaçant et terrifiant de notre humanité. Quand la peur de "l'Autre" s'impose, l'homme perd sa conscience. C'est un ouvrage en noir et blanc, sombre et dur. L'histoire complète se compose de deux tomes mais nous n'avons pu avoir accès qu'au premier, intitulé l'Autre, étant donné que le second n'est pas encore sorti. Larcenet n'a pas choisi ces couleurs par hasard: le blanc représente la neige des pays de l'Est de l'Europe, la feuille blanche sur laquelle Brodeck doit écrire son rapport mais aussi l'espoir. Le noir, lui, représente l'encre de la plume de Brodeck, les horreurs de camps de concentration mais aussi de la guerre. Ces couleurs retranscrivent une atmosphère morbide et glaciale.                                                                                                                                                                 Claudel n'avait pas précisé le cadre spatio-temporel, Larcenet lui, a inscrit son récit dans la Seconde Guerre Mondiale: il y a moins d'imprécision, plus d'évidence et moins de suggestion. En effet, ici, le camp de Brodeck est assurément un camp de concentration, les noms propres ont des consonnances allemandes. On ressent sur tout l'album une menace, une crainte, une pression qu'exerce toute une collectivité pour que le rapport écrit soit conforme à leurs attentes.

 

Le Rapport de Brodeck, Dargaud :

  1. L'Autre, 2015

La particularité de Larcenet est de dessiner des planches entières sans un mot. Les nombreux dessins, comme celui-ci, expriment avec une puissance sidérante la rudesse du climat, la dureté des hommes, les silences, les sous-entendus, les mauvaises consciences, la lourdeur de l'atmosphère, la noirceur des sentiments, mais aussi la belle nature, les oiseaux, les animaux de la ferme …

Le Rapport de Brodeck, Dargaud :

1. L'Autre, 2015

 

Ces images figurent la scène de l'arrivée de Brodeck dans le camp d'Auschwitz Birkenau. On peut y voir des soldats nazis représentés par des êtres corpulents avec des visages de monstres, ils n'ont pas le visage d'êtres humains. Cela renforce l'idée qu'ils sont totalement déshumanisés eux aussi pour participer à ce système ignoble et pour être acteurs d'actes totalement horribles. Les chiens qu'ils tiennent en laisse sont aussi apparentés à des petits monstres. Les déportés, eux sont maigres, d'apparence cadavérique, leurs regards sont vides, leurs joues sont creusées, leurs vêtements sont en lambeaux, et ce qui frappe c'est que tous se ressemblent, dans leur état physique et moral, tous sont dépourvus de personnalité et de biens pouvant les différencier comme en temps normal. Nous sommes témoins de l'horreur qu'ils vivent.

 

L'horreur de certaines scènes est encore plus criante en image que comme on pourrait l'imaginer en lisant le roman original et peut donc marquer les esprits, aussi bien voir même mieux que celui ci dans le but de ne pas oublier.

Que ce soit dans le roman de Claudel ou dans la BD de Larcenet, les allers-retours entre présent (description du village, mais aussi l'état de sa femme) et passé (retour sur le camp, sur ses études, et sa rencontre avec sa femme) fixent le récit à la fois dans la tristesse mais aussi dans une persévérance pour l'avenir. Brodeck est un survivant et accepte sa vie comme elle est. Il est tourmenté par son passé mais croit en un avenir meilleur.

Le Rapport de Brodeck aborde le nazisme et la Shoah sans jamais les nommer. En effet, ni le mot Juif, ni le mot Shoah n'est évoqué. On comprend pourtant très vite que la catastrophe est de cette nature. Claudel, plus particulièrement, sans jamais rien nommer, ni la Guerre, ni le problème de la différence donne une portée universelle à son propos et explore le moment où une partie de l'humanité décide de façon génocidaire d'en supprimer une autre. Cela donne au récit une dimension de fable sur la tolérance.

Philippe Claudel approfondit ici le thème de la haine de l'autre, et du mal infligé au nom de cette haine. Il nous décrit quelque peu les horreurs des camps de concentration mais surtout de ce qui pousse les hommes à en envoyer d'autres. A travers ce récit, on comprend mieux le fonctionnement de ce système ignoble. Il nous montre à quel point l'homme peut devenir cruel et inhumain. Et pour se faire, Philippe Claudel dans son roman, a tenu a insister sur la description parfois choquante et crue de certains passages, permettant ainsi au lecteur de laisser parler son imagination quand à la vue d'une scène de telle sorte.

2/ Comment ce roman et cette bande dessinée permettent-ils de résister par la littérature?

 

Ces deux œuvres ayant été écrites par des auteurs n'ayant pas vécu pendant la Seconde Guerre mondiale, ne sont donc pas des créations artistiques utilisées par un (ou plusieurs) résistants comme outil de combat contre la barbarie. En effet, le roman original, puis son adaptation sont des formes de résistance contre l'oubli et pour la mémoire d'une période des plus sombres et des plus tristes que le monde ait connu. Et pour se faire, Claudel, dans son roman, a tenu à insister sur la description parfois choquante et crue de certains passages, permettant ainsi au lecteur de laisser parler son imagination quant à la vue d'une scène de telle sorte. 

Exemple: (pages 233-234) " C'était un matin de gel. J'étais Chien Brodeck. Schneidegger, mon maitre, me faisait faire la promenade. J'avais le collier et attachée au collier, la laisse. Je devais marcher à quatre pattes. Je devais renifler comme un chien renifle, manger comme un chien mange, pisser comme un chien pisse. (...) Avant d'y entrer, il attacha solidement la laisse a un anneau scellé dans le mur. Je me blottis dans la poussière, la tête posée sur mes deux mains, essayant d'oublier le froid mordant. "

Ce passage est marquant parmi beaucoup d'autres présents dans le roman, et de plus il permet de nous faire prendre conscience de la déshumanisation opérée dans les camps de concentration et d'extermination sur les déportés, quels qu'ils soient: homme ou femme. Afin de mener sa lutte contre l'oubli, Claudel montre de la pire manière que ce soit cette déshumanisation dans le but que celle-ci marque les lecteurs, et que jamais un Homme n'ait plus a la subir. L'auteur nous montre également par l'intermédiaire de l'homme, réduit a l'état de fantôme qu'est Brodeck à son retour que le traumatisme des survivants sont et seront jusqu'à leur mort des cicatrices à jamais ouvertes. Cet ouvrage étant bien écrit et assez connu en France dans le domaine scolaire plus particulièrement permet une transmission écrite de l'horreur de cette époque aussi bien aux adolescents qu'aux adultes. Et ce, en l'honneur de toutes les victimes de ce génocide, de ce crime contre l'humanité, qu'elles soient directs (les déportés) ou indirects (ceux qui ont vu leurs proches emprunter le chemin de la mort) mais aussi aux personnes ayant risqué leur vie et l'ayant parfois perdue dans leur bataille qu'était la résistance face à des ennemis sans scrupule, sans pitié, au nom de ceux menés à la tombe sans avoir commis de tords à qui que ce soit, et au nom de la liberté, qu'elle soit culturelle ou personnelle. L'auteur veut implicitement indiquer au lecteur que plus jamais cela ne doit se produire et que cela aurait pu se passer à n'importe quelle époque et lieu grâce à l'absence de repères spatio-temporels, il donne une dimension universelle à l'histoire.

La BD de Larcenet, elle, est créée au nom des mêmes valeurs et principes que Claudel puisqu'il reprend de façon imagée ses textes, mais de manière différente. En effet, l'histoire de Brodeck en bande dessinée laisse moins place à l'imagination qui est remplacée par des illustrations aussi sombres que troublantes. Grâce aux couleurs et à l'atmosphère que Larcenet fait régner dans cet ouvrage, celui-ci témoigne de cette période noire.

 

3/ Une morale

 

On peut tirer de ces évènements une morale, et se promettre de ne pas reproduire ces mêmes actes et ces mêmes réactions engendrées par la peur de "l'autre". Ce récit participe donc à la mémoire collective. De plus, Brodeck, à la fin de son récit nous dit "de grâce, souvenez vous". Assurément, nous n'oublierons pas. Le roman de Claudel et l'adaptation de Larcenet alimente cette mémoire, et mieux encore, nous fait prendre conscience de l'erreur humaine. Malheureusement, cette mémoire est parfois bafouée par une amnésie sélective, c'est à dire que pour certains, la réalité est trop brutale et trop dure à vivre et ils décident donc d'oublier ou de modifier l'Histoire à leur profit. C'est le cas des villageois après avoir commis le meurtre de l'Anderer, ils veulent que ceux qui vont lire le rapport comprennent et pardonnent. Cependant, c'est impossible. Néanmoins, comme le dit Eric Rubert, " derrière le pessimisme et le tragique, il y a aussi de l'espoir car c'est aussi un roman d'amour dont il s'agit: l'amour entre Brodeck et Emélia sans qui il n'aurait pu surmonter l'atrocité. Enfin, le but ultime de ce roman n'est pas de montrer une humanité noire mais de souligner la noirceur pour justement l'éclaircir."

 

 

Etude de l'oeuvre littéraire Le Rapport de Brodeck (en français en classe entière) et analyse de l'adaptation en bande dessinée.

Philippe Claudel, La rapport de Brodeck , Paris, Editions Stock, 2007 .

Le Rapport de Brodeck, Dargaud : L'Autre, 2015 Lien

Réalisé par Agathe Planchais, Laura Legault et Mathis Fouéré (1ère ESA).Année 2015-2016.

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