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Compte rendu de "Maîtres anciens" de Thomas Bernhard par un étudiant de LS

Par GAEL PRIGENT, publié le mercredi 13 décembre 2017 07:31 - Mis à jour le mercredi 13 décembre 2017 07:32
L'Homme à la barbe blanche, Le Tintoret
Compte rendu de la représentation théâtrale à laquelle ont assisté les étudiants de LS, au Quai d'Angers, le mercredi 8 novembre 2017

Maîtres anciens, de Thomas Bernhard, interprété sur la scène du Quai par Nicolas Bouchaud, mise en scène d’Éric Didry.

 

      La mise en scène du texte de Thomas Bernhard nous a été proposée pendant une heure et demie par Nicolas Bouchaud au théâtre du Quai. Elle reflète l’œuvre d’un écrivain né en Autriche en 1931 et ayant pris part à la Seconde Guerre mondiale, puisqu’il fut envoyé dans un camp pour jeunes nazi. Ce texte est centré sur un personnage de misanthrope, c’est-à-dire méprisant profondément le genre humain dans son ensemble : il vise ainsi à bousculer son destinataire. Le monologue, publié en allemand en 1985 et traduit en français en 1988, n’était pas chose facile à jouer pour Bouchaud. Sur le ton de la comédie, des pensées s’enchainent sans transition et cherchent à ne rien laisser passer de la vie. De l’enfance à la mort, il veut tout balayer sans chronologie particulière. C’est pourquoi le rythme, qui va parfois croissant, et les nombreuses répétitions, peuvent nous éloigner de l’interprétation. Malgré tout, le suspens créé par l’artifice d’une mèche enflammée reliée à une caisse dont le contenu nous est inconnu  – qui va jusqu’à engendrer une forte détonation et même une explosion sur les planches  – nous accroche à la mise en scène.

Nicolas Bouchaud, alias Reger, est seul sur scène et remet en perspective une vie dont le fil conducteur est sa visite régulière au Musée d’histoire d’art de Vienne tous les deux jours afin de contempler L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Artzbacher, le narrateur, est invité par Reger au musée ce jour-là. Avec un gardien du musée, Irrsiger, ils sont les trois voix d’un texte écrit au style indirect. Reger évoque la mort de sa femme tout en y superposant un discours sur l’art ; avec l’amour, peut-être ne sont-ils pas deux thèmes intimement liés. Le texte passe, ressasse, et parle des sujets que sont le deuil, l’art, l’héritage, la filiation. En s’asseyant devant l’œuvre du Tintoret pour la scruter, Reger cherche à nous montrer qu’aucune œuvre n’est parfaite. Une fois un défaut trouvé, c’est l’œuvre d’art dans sa totalité qui est remise en question, et sa crédibilité. Sur scène, un immense rectangle de kraft, surface de projection pour un musée imaginaire, se décroche peu à peu du mur et accompagne le discours désacralisant les maîtres anciens. Puisque le texte écrit par Bernhard est d’abord destiné à critiquer la société du xxe siècle, Heidegger subit les critiques les plus virulentes. Finalement, on découvre que ce philosophe est aussi un membre de la famille de Reger, ce qui lui permet un développement, susceptible de marquer un jeune public, sur la question de l’héritage.

Traité à partir du thème de l’enfance (« L’enfer, c’est l’enfance »), l’auteur universalisant le propos à partir de sa propre expérience, l’héritage en question est aussi culturel : c’est celui légué par les grands philosophes, les peintres reconnus, les meilleurs artistes, les grands hommes... C’est à la fois un effort pour se séparer d’un héritage familial profondément ancré en chacun, s’en éloigner pour mieux le retrouver, mais aussi une attaque de l’héritage de notre société. Là où d’ordinaire s’exerce la liberté d’observer et critiquer les déterminismes, Bernhard s’attaque à ce qui est établi comme le meilleur, c’est-à-dire aux autorités admises par tous. La  très longue énumération de leurs noms vise à dénigrer les plus grands peintres, romanciers, philosophes, etc. Est-il possible de remettre en question ceux qui nous servent de modèle ? En réalité, c’est même une nécessité, comme pour l’enfant de se détacher de ses parents et de construire sa propre identité. Le recul face aux grands artistes doit emprunter la même voie : les embrasser pour mieux les appréhender, s’y opposer pour mieux les comprendre. En somme, le texte est lucide mais formule aussi un questionnement incessant qui traite de la liberté. En s’en prenant à l’État et à ses professeurs qui emmènent les élèves au musée, Thomas Bernhard nous signale le danger de cet héritage transmis entre les hommes sans en signaler le recul nécessaire à la réception. Si le thème du deuil rappelle notre mortalité et nous fait compatir aux souffrances du veuf, le thème de l’épanouissement individuel est néanmoins une  des visées satiriques de cette comédie.

Nicolas Passedroit (étudiant en Lettres Supérieures)

 

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